Lolo, roi du pinceau !

 

 

Lolo vivait à Paris, sur la butte Montmartre, au début du siècle dernier. Il fréquentait de nombreux artistes et hommes de lettres. Un jour, il s’est mis à peindre. Lolo n’a réalisé qu’un seul tableau. Mais quel tableau ! Incontestable vedette du Salon des Indépendants de 1910, cette œuvre a laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’Art…

 

 

 

On ne saurait évoquer la mémoire de Lolo sans parler du Lapin Agile, le célèbre cabaret montmartrois concurrent du non moins célèbre Chat Noir. Le cabaret doit son nom à l’un de ses habitués, le caricaturiste André Gill qui en dessina l’enseigne (un lapin bondissant hors d’une casserole) en s’inspirant du fameux « lapin sauté » qui avait fait la réputation du lieu. L’enseigne du « Lapin à Gill » est encore visible au musée de Montmartre.

 

En 1903, le cabaret, devenu le Lapin Agile, est acheté par Aristide Bruant, l’homme qui a popularisé Nini Peau d’chien. Le chansonnier en confie la gérance à Frédéric Gérard. Chanteur lui-même et musicien (il joue de la guitare et du violoncelle), le « Père Frédé » fait en quelques mois du cabaret le rendez-vous de la « Bohème », de tous ces artistes plus ou moins fauchés qui se soutiennent et s’entraident en attendant de connaître la gloire. Ces inconnus s’appellent Apollinaire, Braque, Caran d’Ache, Carco, Derain, Dorgelès, Dullin, Jacob, Mac Orlan, Modigliani, Picasso, Utrillo, et d’autres encore. Sans oublier Lolo !

 

Lolo, mais aussi le critique d’art André Warnod et Jules Depaquit, dessinateur et futur fondateur (en 1920) de la Commune libre de Montmartre. C’est à ces deux là que Roland Dorgelès, peu ouvert aux audaces de la peinture du moment (fauvisme et futurisme) et excédé par l’injuste notoriété faite, selon lui, à des artistes médiocres au détriment des vrais possesseurs de talent, propose de monter un canular destiné à démontrer que le premier venu peut exposer aux Indépendants et se faire un nom, soutenu par des critiques imbéciles ou des marchands ignares. Réflexion faite, la réalisation de l’œuvre sera confiée au béotien Lolo.

 

Le salon des Indépendants

 

Quelques jours plus tard, Dorgelès, Depaquit et Warnod se retrouvent devant le Lapin Agile. Un chevalet à été dressé et une toile vierge positionnée sur le châssis. Des pots de peinture ont été disposés au sol. Chose inhabituelle, un huissier de justice a été mandaté pour assister à la création du tableau et pouvoir en témoigner par la suite. Lolo est alors amené, et le travail commence. Une demi-heure plus tard, le tableau est achevé. Les trois compères, satisfaits du résultat, félicitent chaleureusement l’artiste et baptisent cette œuvre colorée « Coucher de soleil sur l’Adriatique ».

 

Lorsque s’ouvre, en mars 1910, le Salon des Indépendants, la toile figure en bonne place dans l’exposition, en compagnie d’œuvres d’Archipenko, Modigliani, Vlaminck ou Marie Vassilieff. Le catalogue de l’exposition indique que le tableau exécuté par Lolo est dû à un certain « J.R. Boronali, peintre né à Gênes ». Les amateurs d’art se pressent dans les allées et ne manquent pas d’être impressionnés par la créativité de l’artiste.

 

Quelques jours plus tard, suite à une visite de Dorgelès, le journal Le Matin publie avec délectation un article dans lequel la supercherie est dévoilée, constat d’huissier à l’appui. L’affaire fait naturellement grand bruit dans les milieux artistiques. Et cela d’autant plus que la personnalité du véritable peintre est révélée : Lolo n’est autre que… l’âne du Père Frédé !

 

Un âne auquel les trois compères avaient fixé un pinceau à la queue, avant de le tremper alternativement dans les différents pots de couleur. Lolo, motivé par une bonne ration de son, quelques carottes et les caresses d’encouragement du trio de farceurs, avait fait le reste en marquant sa satisfaction à grands coups de queue sur la toile.

 

L’opinion est divisée en deux camps : d’un côté, ceux que cette « farce de rapin » scandalise ; de l’autre, ceux que cette mystification réjouit. En quelques jours, le « Coucher de soleil sur l’Adriatique » devient la toile vedette du Salon des Indépendants, celle qu’il faut avoir vue, celle dont parle le Tout-Paris des arts, ici en débats passionnés, là dans un éclat de rire.

Le tableau est finalement vendu aux enchères. Il est acheté 20 louis d’or par un collectionneur, soit 400 francs de l’époque (environ 1300 euros), une somme aussitôt remise par Dorgelès à l’Orphelinat des Arts.

 

Après être passée entre différentes mains, la toile a finalement été cédée à la ville de Milly-la-Forêt (Essonne). Elle est exposée dans la collection permanente de l’espace culturel Paul Bedu où elle côtoie des œuvres de Marie Laurençin et Jean Cocteau.

 

 

Maître Aliboron

 

Cette anecdote cocasse est naturellement souvent évoquée dès qu’il est question de définir ce qu’est une œuvre d’art. Depuis, les supercheries et les provocations susceptibles d’alimenter ce vaste et vieux débat se sont pourtant multipliées. Parmi les plus célèbres, la fameuse « Fontaine » de Marcel Duchamp, un urinoir renversé auquel Paul Villach a récemment fait allusion. Un Duchamp d’ailleurs récidiviste si l’on en juge par sa Joconde portant moustache et barbichette sur un tableau dénommé (en lettres à épeler) « L.H.O.O.Q.  » !

 

Les années passant, les mystifications et les provocations en tous genres se sont même tellement banalisées qu’il est désormais difficile de renouveler le genre depuis que Piero Manzoni, un peintre italien en mal de notoriété, a décidé d’exposer des boîtes de ses propres excréments pour atteindre une renommée internationale qui le fuyait, ou que Shigeko Kubota a inventé les « Vagina Paintings ». Encore que Tim Patch, qui peint avec son pénis, soit là pour démonter le contraire !...

 

Le « Coucher de soleil sur l’Adriatique » n’en a pas moins été un précurseur emblématique, et si sa notoriété n’est plus à faire, le grand public connaît moins en revanche l’origine du nom Aliboron dont Boronali constitue un plaisant anagramme. Certes, tous les écoliers ont, un jour ou l’autre, entendu parler d’un âne ainsi nommé en étudiant les fables de La Fontaine, et notamment celle intitulée « Les voleurs et l’âne ». Mais il est probable que le fabuliste n’a pas lui-même inventé ce nom : sans doute pré-existait-il dans les discussions versaillaises où des courtisans très imbus d’eux-mêmes se plaisaient à brocarder les intellectuels « mahométains ». Parmi ces… têtes de turc figurait un certain Al-Biruni, l’un des plus brillant esprits de la Perse médiévale. Mathématicien, physicien, astronome, philosophe, Al-Biruni avait produit des ouvrages de très grande qualité qui ont longtemps fait référence avec ceux du grand Omar Khayyam. Des ouvrages à l’évidence beaucoup trop hermétiques pour ces aristocrates infatués qui, par dérision, avaient fait d’Al-Biruni un… âne savant. La corruption du nom avait fait le reste.

 

Il n’y a plus d’âne dans la cour du Lapin Agile, et les peintres de la place du Tertre n’ont désormais qu’un très lointain rapport avec leurs prestigieux aînés. Mais à la pointe du jour, lorsque les touristes n’ont pas encore débarqué de leurs cars, il fait toujours aussi bon flâner rue des Saules ou sous les frondaisons printanières de l’allée des Brouillards. Avec, dans les yeux les décors d’Utrillo, et dans la tête la voix nostalgique de Cora Vaucaire

 

 

 

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